New-York 11 septembre 2012

 

Je savais que ce que je m'apprêtais à faire était difficile, voire insurmontable. C'est sûrement pour cette raison que je n'ai pas réfléchi durant tout le voyage et que je ne réfléchis donc plus lorsque j'atteins enfin les limites de la ville. Je grimpe rapidement les quelques marches qui séparent le trottoir du bâtiment industriel et m'y engouffre sans me retourner de peur de m'enfuir. Mon sac passé en bandoulière sur mon épaule, mon téléphone portable dans une main et le journal intime de ma sœur dans l'autre, je marche déterminée vers ce qui serait ma dernière mission, celle que j'avais promis à Haley. Des larmes intarissables commencent à me piquer les yeux mais je les chasse d'un geste rageur et continue de marcher. Je jette un œil à mon téléphone, j'y avais noté les coordonnées du bâtiment ainsi que le numéro de la salle. Lorsque je dépassai le numéro quarante-deux, je m'arrêtai devant une grosse porte marron avec les chiffres quarante-trois écrits en noir. J'inspirai profondément avant de la pousser. La salle était spacieuse et une dizaine de personnes était assise en cercle autour d'un auditoire. Leurs têtes se tournèrent vers moi, le regards doux et pénétrant. Je hochai la tête pour les saluer et me trouvai rapidement une place au fond de la salle, pas très loin de la sortie. Je n'étais pas très à l'aise, mais je savais que c'était ce qu'on attendait de moi. Une dernière fois je devais livrer son histoire, dire ce qu'elle était, comment elle était et pourquoi elle était. Je devais une dernière fois lui rendre hommage devant toutes ses personnes, qui, comme moi pleuraient un être cher. Nous savions tous que onze ans s'étaient écoulés depuis ce drame, mais le mal était fait, les larmes avaient cessé de couler, mais elles avaient été. Notre cœur serait toujours déchiré, mais la vie continuait et il fallait continuer avec elle. Nous avions appris malgré nous à nous relever, même si parfois c'était difficile, même si parfois nous perdions l'équilibre, et même si parfois nous éprouvions le besoin de fléchir. Nous étions là pour leur rendre un dernier hommage. Les gens autour de moi étaient silencieux, presque aussi mal à l'aise que moi. Je fis un tour rapide et remarquai que la plupart était plus âgé que moi, je ne m'en formalisai pas. La douleur ne choisissait jamais ses cibles en fonction de l'âge, elle nous touchait tout un chacun. Je jetai un rapide coup d'oeil à mon téléphone et il m'apprit que la réunion aurait dû débuter depuis cinq minutes, seulement personne n'avait osé prendre la parole. Je cherchai des yeux l'organisateur de cet événement et tombai sur un homme debout face aux grandes fenêtres de la salle, les bras croisés sur la poitrine, et le regard rivé sur l'auditoire. Son regard croisa le mien et je me retournai vivement, mal à l'aise. Un bruit de tissu se fit entendre et je sentis que les gens autour de moi s'agitaient. Quelqu'un passa en plein milieu du cercle et se dirigea vers le pupitre. Je levai les yeux gênée, mais soulagée, qu'enfin quelqu'un brise la glace. Un raclement de gorge m'apprit que les choses n'allaient pas être si faciles que je le pensais. Elles allaient être encore pires. L'homme nous jaugea tous un par un avant de s'arrêter sur moi. Il me fit un sourire auquel je répondis malement. C'était lui qui avait convaincu ma mère de m'obliger à faire ce voyage, il avait tourné ça de façon à ce que je ne puisse pas refuser. Je fronçais les sourcils en me remémorant cet affreux souvenir. Mais nous n'étions pas là pour parler de moi, mais de cet être cher qui me manquait et qui continuerait de me manquer malgré toutes ces années passées. Nous étions d'ailleurs tous là pour parler de quelqu'un qui nous importait. L'homme fit une autre ronde et ouvrit la bouche.

 

  • Bonjour à tous, et merci d'être venu. Je me présente, je m'appelle Keith Scott. Je suis la personne qui va vous aider tout au long de cette journée à vous libérer, pas seulement de votre chagrin mais également de vous-mêmes. Vous avez sûrement dû vous dire que ce qui s'était passé était de votre faute, que vous auriez dû être là, mais ce qui est fait est fait et on ne peut rien y changer. Tout ce que vous et moi pouvons faire c'est de continuer à nous battre pour eux, pour que les gens qui nous ont quitté continuent de vivre en nous et avec nous. Que leur souvenirs perdurent encore longtemps sans que jamais y penser ne soit une douleur. Je sais de quoi je parle, j'ai été moi-même il y a quelques années assis à votre place, à pleurer un être cher. Ce chagrin qui est vôtre et que vous pensez ne vivre seul, vous la partagez tous, mais vous n'y croyez pas. Je le sais parce que c'est ce que je pensais aussi. J'étais en colère contre la vie, contre moi-même, contre tout ces gens qui me disaient « je comprends ton chagrin » parce que c'était faux. Personne ne peut comprendre ce que l'on vit à moins de le vivre réellement, n'est-ce pas ?

 

Il avait réussi à nous avoir tous. Son regard hypnotisant était accroché aux nôtres. Il avait les bons mots et observait leur effet sur nous. J'avalai ma salive sous pression, parce que je savais que bientôt je devrais prendre sa place, je devrais me livrer à mon tour. Mais ce qui me rendait mal à l'aise était que cette histoire n'était pas la mienne, mais celle de ma sœur. Je devrais la mettre à nue pour pouvoir m'en libérer, je devrais faire son deuil pour ne plus jamais penser à elle avec douleur.

 

  • Nous allons y aller doucement et même si ça prend du temps, nous pourrons toujours revenir demain pour recommencer jusqu'à ce que tout le monde soit passé ici, reprit-il en montrant des deux mains le pupitre. Je veux que vous vous sentiez mieux, je veux que vous alliez mieux, acheva-t-il avant de s'en écarter et de jauger la salle.

 

Il eut un petit sourire en coin.

 

  • Quelqu'un ? Demanda-t-il à la ronde.

 

Je regardais autour de moi et remarquai que les têtes se baissaient au fur et à mesure, que les regards étaient fuyants et les gens nerveux. Moi-même je passais ma main dans mes cheveux mal à l'aise. Je ne voulais pas être la première à passer. J'avais mon chagrin, je l'entretenais, je ne pourrais pas m'en libérer maintenant devant tout ces inconnus. Comme si ces gens allaient m'aider à changer quoique ce soit à ma vie. Je secouai la tête et me levai, me maudissant au passage de ne pas être assez courageuse, maudissant ma mère de m'avoir supplié à y aller et surtout maudissant ce sale type de m'obliger à faire ça. Je vis quelques têtes se lever, mais je les ignorais, je marchais d'un pas décidé vers la sortie, lorsqu'une voix s'adressa à moi.

 

  • Vous devriez rester, mademoiselle. C'est pour votre bien. Restez.

 

J'hésitai la main en suspens à seulement quelques centimètre de la poignet.

 

  • Vous avez mal, je le sais. Toutes ces personnes ont mal aussi, elles comprennent votre douleur, puisqu'elles la vivent actuellement. Elles ont toutes perdu quelqu'un dans ce drame, un fils, un père, un mari, un frère, un ami , toutes ces personnes ont péri dans un même drame qui vous ont réuni ici aujourd'hui. Ne partez pas.

 

Je me retournai, le regard dur et balayai la salle des yeux. Ces gens me fixaient complètement perdus. Certains avaient les larmes aux yeux, d'autres ne semblaient pas savoir ce qui se passait. J'inspirai une nouvelle fois et sans me départir de mon courage je regagnai ma place non sans avoir jeté un coup d'oeil en coin à une vieille dame assise à quelques chaises de la mienne. Elle avait un mouchoir en tissu à la main et s'essuyait le coin des yeux en m'observant. Son regard était si doux que je ne pus m'empêcher de lui sourire.

 

  • Vous avez bien fait, mademoiselle. Peut-être voulez-vous commencer, proposa-t-il et je secouai vivement la tête.

 

Un petit rire discret se fit entendre au fond de la salle, mais je ne fus pas assez curieuse pour savoir de qui il s'agissait. Keith patienta quelques instants et je cédai une nouvelle fois. Autant en finir rapidement, pensais-je en me levant, la main férocement accrochée au journal de ma sœur. Je grimpai rapidement les deux marches et m'avançai vers le pupitre. Vue d'ici, les gens semblaient beaucoup plus nombreux. Leur regard sur moi me firent l'effet d'une bombe. J'avais l'impression de me retrouver ce jour-là, les yeux rivés sur l'écran de télévision et le son du téléphone qui ne cessait de sonner, mais pourtant je n'avais pas réussi à décrocher, j'étais bien trop choquée de voir ce qui se passait. Je battis des paupières et revins à la réalité. J'avais gardé mon sac et je posai le journal à plat sur le pupitre. J'avais su dès l'instant où ma mère m'avait demandé d'y aller pour elle, mais surtout pour moi ce que j'allais lire à propos de Haley. Je n'arrivais pas à décrocher mes yeux du petit cœur noir qu'elle avait griffonné sur la couverture de son journal où les initiales de son nom et du mien étaient gravés. Une larme s'échappa malgré moi et je la laissai rouler. J'espérai que ça serait la dernière avant longtemps, avant la prochaine étape, avant ma résurrection. Je levai les yeux sur mon public et me lançai, tremblante de peur.

 

  • Bonjour à tous, commençai-je d'une voix faible.